Ce que l’on (ré)apprend quand la vie bascule : l’histoire extra-ordinaire de Baptiste Kuciel (EDHEC Master 2021)
À 27 ans, la vie de Baptiste Kuciel a brutalement basculé. Et pourtant, c’est avec un sourire lumineux, une confiance intacte en la vie et un optimisme rare qu’il a répondu à nos questions. Sans détour, il raconte ce qu’il a vécu, ce qu’il a appris et l’élan qui l’anime aujourd’hui. Cette interview est volontairement plus longue que d’ordinaire. Parce que son histoire est hors norme, elle ne pouvait pas être raccourcie.
Prenez le temps de lire ce témoignage profondément humain et tourné vers l’avenir, d’un jeune diplômé de l’EDHEC qui réapprend la vie autrement.
Baptiste, raconte-nous ton parcours avant le 4 janvier 2025 ?
J’ai commencé par une double licence éco-gestion anglais à Nanterre, puis une année Erasmus en Espagne. Ensuite, j’ai intégré l’EDHEC en programme grande école, en apprentissage. J’ai passé mon premier semestre à Lille, puis deux ans en alternance chez SAP, une grosse boîte de la tech. J’ai été diplômé début 2021. J’ai fait un passage de 2 mois chez Deloitte avant de retourner dans la tech, chez Zendesk. Puis j’ai été recruté par une entreprise américaine spécialisée en intelligence artificielle, avant même l’ère ChatGPT.
Deux ans plus tard, l’entreprise est rachetée, les effectifs en France sont réduits et mon poste est impacté. Comme le marché est hyper porteur et que mes compétences sont plutôt recherchées, je ne m’inquiète pas de l’après et je me dis que c’est le moment parfait pour faire un tour du monde !
Tu commences par l’Asie…
Exactement, et fin 2024, au Cambodge, j’attrape une grippe, rien d’alarmant. Je continue mon périple en Thaïlande où une amie insiste pour que j’aille à l’hôpital à Bangkok. J’y vais, le 4 janvier 2025, un peu à reculons, pour lui faire plaisir.
Je fais une batterie d’examen et le médecin m’annonce : “Monsieur, vous avez un problème cardiaque.” Là c’est le choc et je nie complètement. Je dis que j’ai juste mal au ventre. Ils refont les examens. Verdict : problème cardiaque avancé, avec 80% de chances de survie.
Tu réalises immédiatement la gravité de la situation ?
Oui et non. Je comprends tout, je parle anglais, il n’y a pas de malentendu. Là, tu te dis que ta vie tient à un fil. J’appelle ma mère, je lui explique que les médecins me gardent en observation et que si je passe cette nuit ça sera déjà une énorme étape. Mais je ne me sens pas si mal, ça paraît complètement fou comme histoire. Je me prends même en photo sur mon lit d’hôpital, comme si c’était un examen un peu pénible mais pas méchant.
La nuit-même, je fais un arrêt cardiaque de 87 minutes. Ils me massent en continu pendant 1h27. Mon cerveau n’a jamais cessé d’être irrigué, ce qui explique pourquoi j’ai aujourd’hui toutes mes capacités cognitives. Les équipes ont été incroyables. J’étais jeune, en bonne santé, ça a joué, mais maintenir un massage aussi longtemps, c’est une prouesse. Quand ma mère monte dans l’avion pour me rejoindre, on lui annonce que j’ai désormais 1% de chances de survie.
Que se passe-t-il les jours suivant ?
J’ai passé quatorze jours dans le coma. Ma mère est arrivée avec mon frère, qui l’accompagnait pour être à mes côtés dans ce moment terrible, et surtout pour qu’elle ne soit pas seule si jamais il fallait “ramener le corps”. C’est dire à quel point la situation était critique. Pendant ce temps, mon père et ma sœur se sont retranchés dans notre maison de famille pour gérer l’urgence et toute la logistique que cette situation de crise imposait. Ensuite s’est mis en place un rapatriement extraordinaire rendu possible grâce à l’implication incroyable des équipes médicales thaïlandaises et françaises, de l’assistance d’AXA, des équipe d’Airlec ainsi que de la République française via l’Élysée et le ministère des Affaires étrangères. Ensemble, ils ont permis mon retour dans un contexte extrêmement dégradé.
Je tiens également à mentionner Franck – il se reconnaîtra – qui, ayant été mis au courant de ma situation, a alerté les services de l’État puis coordonné les échanges entre toutes les parties prenantes. Son engagement a été déterminant.
Il semblerait que ce rapatriement en jet, de 22h, sous ECMO et dialyse simultanée, ait constitué une première mondiale. C’est tout de même dommage… je n’en garde aucun souvenir !
Tu arrives à la Pitié-Salpêtrière, à Paris
Oui. Et hasard total : le père d’un ami avec qui j’avais fait une coloc à Lille est professeur en cardiologie là-bas. Pour ma famille, ça a été un énorme soulagement.
J’y ai passé cinq mois au total, en réanimation. Intubé pendant quatre mois, sous assistance respiratoire, sans pouvoir boire d’eau. Je passe de 90 kg à 45 kg en quelques semaines. J’étais sous ECMO, un dispositif de circulation sanguine extra corporelle qui permet remplacer le cœur quand il est défaillant. L’ECMO m’a sauvé la vie, mais a entraîné l’amputation de ma jambe droite nécrosée après un syndrome des loges
Puis est venue la question de la greffe du cœur. Étant donné l’extrême dégradation de mon état, cette étape a été particulièrement délicate. Ma situation était tellement critique qu’une discussion éthique s’est imposée quant à la pertinence de poursuivre vers une greffe. Comme dans tous les cas similaires, les équipes médicales ont dû évaluer ce qui était le mieux pour le patient, en tenant compte de la gravité de mon état et des chances de succès à long terme. Finalement, la décision a été prise d’aller de l’avant.
J’ai donc reçu un nouveau cœur. Et ensuite, encore des semaines sans parler, sans avaler, sans respirer seul. J’ai fait des chocs septiques, des crises d’épilepsie, la plupart du temps, j’étais inconscient ou en coma artificiel. Mon corps était gonflé d’eau et je souffrais beaucoup, j’avais des drains partout. Mais je suis revenu petit à petit.
Puis vient le diagnostic de la paraplégie.
Oui ça a été le coup de massue parce que les médecins ne l’avaient pas vue. Moi, je sentais bien que quelque chose n’allait pas, mais je ne pouvais pas parler et l’exprimer. J’ai fait des examens qui ont montré qu’un caillot avait comprimé la moelle épinière, j’avais donc une perte totale de mobilité du bas du corps. Je suis allé à l’hôpital pour une grippe, j’en suis sorti greffé du cœur, amputé et paraplégique.
Qu’est-ce qui t’a aidé tout ce temps ?
La présence de la famille, je pense que sans eux je ne tenais pas. C'est une évidence. J'avais mes parents, ma famille, qui étaient là quasiment tout le temps, 22h sur 24. Parfois, ils allaient faire la sieste dans un hôtel à côté parce que ils ne voulaient pas s'éloigner et dès que j’étais seul, j’étais vraiment mal.
Et puis mes amis… je ne m’attendais pas du tout à recevoir autant de messages et de visites ! Certains venaient me masser quand j’étais en souffrance extrême, d’autres envoyaient des messages vocaux quand je ne pouvais pas lire. C’est vraiment important d’être entouré, même quand on est inconscient, on ressent la présence des autres, ça réchauffe. Je n’oublie pas aussi les équipe de la Pitié-Salpêtrière qui ont été aux petits soins avec moi, les médecins qui se sont battus pour moi.
Dans ma famille, nous sommes croyants. Croire aide énormément, peu importe sa religion, cela permet de lâcher prise, de remettre sa vie entre les mains de plus Haut. Ça passe par des petites choses : demander de l’aide pour passer la nuit, pour apaiser ses souffrances… Beaucoup de patients se convertissent ou recommencent à croire parce que c’est un vrai soulagement, ça libère d’un fardeau et on se sent moins seul finalement. Aujourd’hui je le dis : je suis un miraculé, j'ai une très belle étoile qui veille sur moi.
Qu’est-ce que cette épreuve t’a appris sur toi-même que tu n’aurais peut être jamais découvert ?
À 27 ans, on a la prétention de se connaître. Et quand un événement comme ça arrive, tout est remis en question. Je me suis notamment découvert une confiance en moi que je n’imaginais pas. J’ai toujours été assez timide, plutôt en retrait. Aujourd’hui, je m’assume beaucoup plus. Être en fauteuil, sortir, voir du monde, ce n’est absolument pas quelque chose qui me bride. Au contraire, j’ai envie de montrer qu’on peut faire plein de choses. Et puis tout ça m’a appris que j’étais aimé, de ma famille évidemment mais aussi de beaucoup d’autres personnes.
Tu parles beaucoup des autres quand tu racontes ton histoire.
Oui, parce que c’est central. Je ne pensais pas attirer autant de monde autour de moi. J’ai reçu des messages de personnes avec qui je n’avais pas parlé depuis dix ans, parfois depuis le primaire. Ils avaient vu une story, et ils m’écrivaient pour me dire qu’ils pensaient à moi. On se rend compte qu’il existe un esprit de communauté qui se construit tout au long de la vie, sans qu’on en ait conscience. Et le jour où on en a vraiment besoin, tout s’actionne. Sans parler de cette mobilisation pour me rapatrier !
J’ai aussi découvert un monde extra-ordinaire lors de ma rééducation. Un monde où on est considéré pour ce qui on est et non pas pour ce qu’on a fait ou à quoi on ressemble. Je n’avais jamais vécu ça, entre patients on s’aide, on se soutient, on se réconforte, on est sincèrement heureux quand l’un de nous fait un beau progrès. Et tout ça sans arrière pensée, sans jugement, sans jalousie ni frustration. C’est très sain, c’est très simple. Et c’est un monde plein d’espoir et de positivisme alors que franchement, c’est dur.
Finalement l’humain est capable de beaucoup plus de bienveillance qu’on ne l’imagine.
Qu'est-ce que cette période t'a obligé à désapprendre pour reconstruire autrement ?
J’ai dû désapprendre l’autonomie. Du jour au lendemain, on dépend de quelqu’un pour tout. C’est extrêmement frustrant de ne plus pouvoir faire des gestes simples, bouger une main, se gratter la tête. Au début, on pensait que j’étais tétraplégique. Puis j’ai commencé à récupérer, et j’ai compris à quel point chaque mouvement redonne une forme de liberté. Mais l’autonomie, pour une personne en fauteuil, reste un combat quotidien : rentrer chez soi, reprendre la voiture, se déplacer seul… beaucoup n’y arrivent pas.
Moi, j’avance avec des projets. Aujourd’hui, je peux me transférer seul, plier mon fauteuil, monter dans une voiture classique. Ce sont des petites victoires, mais elles sont immenses. Aller aux toilettes seul, réussir un transfert, tenir en équilibre, on réapprend tout.
Ce que j’ai le plus désappris, c’est l’idée que l’autonomie est acquise. On la perd, puis on la reconstruit autrement, étape par étape. Et quand on a 27 ans, que tout allait bien avant, le choc est violent.
Qu'est-ce qui a changé dans ta façon de voir la vie ?
La première chose qui change, c’est le corps. Je ne peux plus courir, je ne peux plus faire de sport comme avant. Le foot, c’était une passion. J’avais même ce rêve de jouer plus tard avec mon fils (si j’en avais un). Aujourd’hui, ce sera différent. Pas forcément moins bien, mais différent. Quand on survit à ce genre d’événement, on revoit complètement ses priorités. On devient beaucoup plus réfléchi dans sa manière de consommer, de vivre, de se projeter.
Mon bonheur aujourd’hui, il est simple : avoir un toit adapté, une voiture pour me déplacer, un endroit où je peux vivre dignement. Et surtout, pouvoir accueillir. Inviter des amis, partager des moments avec la famille, les collègues. Retrouver une vie sociale, une vie à plusieurs.
Après un an à l’hôpital et en centre de rééducation, on perd complètement la notion de « vie normale ». Ma normalité aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle d’avant. Mais elle est pleine d’espoir.
Aujourd’hui, où en es-tu ?
Je suis sorti de la Pitié-Salpêtrière en juin 2025 pour intégrer le centre de rééducation de l’hôpital de Garches que j'ai quitté fin janvier 2026. Aujourd'hui je suis dans un centre à Briançon, plus outdoor, plus dynamique. Et ça permet à mes parents d’être chez eux.
Comment vois-tu l’après ?
J’ai une seule hâte : revenir à Paris, avoir un appartement, reprendre la vie ; pas comme avant, mais celle que je peux vivre maintenant, c’est déjà énorme.
Je voudrais retrouver un travail dans la Tech, c’est un secteur que j’aime vraiment et qui convient parfaitement à ma situation. D’abord parce que ce sont des environnements tournés vers l’innovation. Les nouvelles technologies, l’intelligence artificielle, les outils internes, le support RH ou IT facilitent énormément le quotidien des employés, y compris en situation de handicap.
Mais surtout, dans la tech, ce qui prime, c’est la compétence. L’objectif, c’est la performance et la réussite. Pour atteindre ça, on ne peut pas se permettre de poser des limites aussi absurdes que le handicap, la religion ou l’origine. Ce qui compte, c’est recruter les meilleures personnes, point. Et cette diversité, on la retrouve vraiment dans les équipes : ce n’est pas juste un mot dans un rapport annuel.
Il y a aussi un vrai accompagnement. Dans une entreprise où j’ai travaillé, on avait par exemple un budget annuel pour aménager son poste de travail à domicile : bureau, chaise, écran, clavier adaptés. Tout est pensé pour que l’employé puisse être efficace, chez lui comme au bureau.
Enfin, la tech offre une grande flexibilité. Télétravail, travail hybride, bureaux répartis dans plusieurs villes… Si le travail ne nécessite pas d’être sur site, il n’y a aucune raison de l’imposer. Pour moi, c’est ça aussi l’inclusion : créer des conditions où chacun peut travailler dans les meilleures conditions possibles.
Comment la communauté des alumni de l’EDHEC peut-elle te soutenir ?
Les alumni m’ont déjà beaucoup aidé. J’ai reçu énormément de messages, de propositions de coaching, de soutien pour le retour à l’emploi. Ce n’est pas une aide de façade : la communauté est présente, engagée, et ça, ça fait vraiment chaud au cœur !
Aujourd’hui, là où j’ai besoin de soutien, c’est sur un sujet plus concret : l’aménagement de mon quotidien. Adapter un logement quand on est en situation de handicap, ce n’est pas un détail. Tout est à repenser : les accès, la cuisine, les plans de travail, les équipements… et les coûts montent très vite. On parle de dizaines de milliers d’euros.
Je suis quelqu’un de très autonome et je n’ai jamais aimé demander. Mais la réalité, c’est qu’en étant en situation de handicap et greffé du cœur, je n’ai pas accès au crédit. Sans soutien, toutes mes économies vont passer dans ces aménagements, et je repars de zéro.
Je ne demande pas qu’on m’achète une maison. Je demande simplement un peu d’aide financière pour participer à ces frais dont je ne peux pas me passer pour retrouver ce qui compte le plus pour moi : l’autonomie. Pouvoir vivre seul, me déplacer seul, ne pas dépendre de quelqu’un au quotidien. Ma vie a déjà suffisamment changé pour que je me batte, au moins, pour préserver ça.
C’est pour cette raison qu’une cagnotte a été ouverte par mes proches. Si certains peuvent y contribuer, évidemment c’est précieux. Et sinon, relayer le projet, en parler autour de soi, c’est déjà énorme.
Qu’est-ce que tu voudrais que les alumni retiennent de tout ce que tu viens de partager ?
Ne pas s’arrêter à l’apparence. Derrière un physique, il y a toujours une personne, une histoire, des choses à découvrir. Faire l’effort de regarder au-delà de l’apparence, c’est déjà ouvrir la porte à des échanges incroyablement riches.
J’aimerais aussi qu’on se rappelle que l’entraide et la bienveillance changent tout. Dans le monde du handicap, ce sont des réflexes naturels. Et j’ai découvert à quel point ça libère et c’est bénéfique ! Quand on est bienveillant envers les autres, on se sent aussi mieux avec soi-même. On s’enrichit mutuellement. Et surtout, la vie ne se vit pas seul. Elle se vit avec les autres. Parfois, ça commence juste par un sourire, un bonjour, une main tendue. Et ça peut déjà tout changer !

Pour soutenir Baptiste dans la construction de sa nouvelle vie
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