Jean-Christophe Crespel (BBA 1995), fondateur et directeur d'International Impact

Publié le 21/12/2020
Jean-Christophe Crespel - International Impact
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  La carrière de Jean-Christophe Crespel (EDHEC International BBA 1995) est ancrée dans l’engagement et la solidarité depuis un tour du monde humanitaire qu’il a effectué entre 2001 et 2003. Il s’apprête à repartir en juillet 2021 pour un peu plus d’un an, cette fois-ci avec son épouse et ses cinq enfants, à bord d’un bus à impériale dont le toit est couvert de panneaux solaires et intégrant un système de récupération de l’eau de pluie. Le voyage dans cette maison autonome itinérante pour le projet Odyssébus s’inscrit dans la mission d’International Impact, l’organisation qu’il a fondée suite à son précédent périple.

 

Comment résumeriez-vous votre poste et vos responsabilités ?

J’ai créé International Impact, une organisation dont le but est d’aider des projets à impact social, économique et environnemental. C’est une ONG – sous le statut d’association loi 1901 – ayant comme spécificité d’aider et de renforcer l’efficacité d’autres organisations, qui elles-mêmes travaillent directement sur le terrain avec des populations données. On pourrait parler d’« ONG support » ou de « B2B de l’humanitaire », quand la plupart des ONG font du « B2C », même si cela reste évidemment hors business.

Votre tour du monde humanitaire en 2001-2003 a été un facteur déclencheur dans la création d’International Impact. Avez-vous fait aussi des rencontres décisives qui ont confirmé cette initiative ?

Ce tour du monde humanitaire entre 2001 et 2003, que j’ai organisé avec un ami d’origine cambodgienne, nous a amenés à rencontrer de nombreux acteurs qui agissent pour de belles choses en ce monde, mais malheureusement souvent méconnus. Ces personnes ont un impact extrêmement fort, très localisé sur un village, une population, et vont défendre par exemple les questions liées à la parité, à l’empowerment des femmes ou à l’environnement. Elles donnent leur temps et leur énergie pour ces causes, ce qui les rend extrêmement inspirantes. Ce sont elles qui m’ont décidé à créer International Impact, car je voulais aider ces personnes qui ont peu de moyens financiers, de réseaux ou de capacités de ressources humaines, et qui parfois ont besoin aussi d’une vision extérieure. Comment les aider à faire mieux ou plus, parfois avec les mêmes outils et méthodes, parfois en les faisant évoluer.

C’est en quelque sorte une reconnaissance de toutes les actions locales qui sont menées, et qui sont réunies au sein d’une même structure…

En créant International Impact, on s’est posé la question de comment et pourquoi on allait agir.  Devait-on se spécialiser dans la santé, l’éducation, la culture ? Se concentrer sur l’Asie, l’Afrique, l’Amérique Latine ? On a fait le choix de tout faire, plutôt que de se focaliser sur une zone ou un secteur d’activité. On a voulu aider à structurer partout l’ensemble de ces secteurs liés à la nutrition, à la culture, à l’éducation, à la santé, à la gestion de l’eau. Il y a évidemment des passerelles, et la gestion de projets en Afrique peut inspirer des projets en Amérique Latine. Tout est question d’un riche et fort transfert de compétences et d’idées.

En structurant l’activité des ONG, est-ce aussi un moyen de faire prendre conscience au plus grand nombre qu’on peut s’engager facilement ?

Oui, le fait de voir des actions concrètes – même avec peu de moyens – pour accomplir des choses exceptionnelles, donne envie de se retrousser les manches et d’y aller. Aujourd’hui, tout le monde a le droit d’avoir envie de rendre ce monde un peu plus beau, plus efficace, plus juste aussi. Si on prend l’exemple du droit à l’eau : on a tous le droit de respirer, d’avoir accès à l’air. Qu’en est-il du droit à l’eau ? Certains vont répondre que l’eau purifiée a un coût, et que ce dernier doit être pris en charge par le consommateur. Mais que fait-on si des populations n’ont pas les moyens de se le payer ? Peut-on humainement priver ces personnes d’eau ?

Depuis la création d’International Impact en 2001, comment avez-vous vu évoluer cet écosystème des ONG et leur façon de communiquer auprès du public ?

Quand j’ai démarré dans le secteur en 2001, de nombreuses organisations humanitaires voulaient se professionnaliser, avec des actions plus organisées. Elles avaient tendance à aller vers les entreprises pour amener des techniques professionnelles. C’est donc mon passé de logisticien chez GEODIS qui a intéressé Action contre la Faim quand ils m’ont recruté en tant que directeur logistique. Après avoir été à la pointe de l’innovation chez GEODIS, j’ai éprouvé que la logistique humanitaire n’avait pas bénéficié des mêmes avancées. Cependant, je me suis rendu compte que les ONG avaient deux choses que les entreprises n’avaient pas : une irrépressible volonté d’agir et une grande agilité née de ce manque de moyens. Quand des personnes sont victimes d’une catastrophe naturelle et que les secours mettent du temps à arriver, on a une dose d’adrénaline gigantesque, tout en réfléchissant à un système D efficace.

Par la suite, des entreprises se sont de plus en plus tournées vers le secteur solidaire. Elles désiraient comprendre pourquoi leurs salariés, qu’elles payaient relativement cher, étaient si peu motivés. Durant leur temps libre, ces mêmes personnes nous offraient leurs services bénévolement. La raison était simple : le sens de d’utilité. Les personnes qui rejoignent le secteur solidaire ou humanitaire sont en recherche de valeurs, d’engagement, d’alignement. Elles trouvent dans notre secteur leur épanouissement, leur raison d’être.

La conscience humanitaire qui vous anime est-elle apparue à votre arrivée chez Action Contre la Faim ?

En début de carrière professionnelle, on a envie de montrer qu’on est capable de faire, et on peut atteindre certaines responsabilités assez vite. C’est sans doute ce que j’ai vécu : j’ai travaillé 10 ans dans la logistique industrielle avant de basculer vers la logistique humanitaire. Le directeur général d’Action contre la Faim a été surpris par ma candidature, car il avait l’habitude de voir des candidats en fin de carrière qui voulaient désormais donner de leur temps et de leur énergie à la planète et aux autres après une carrière professionnelle. Aujourd’hui, je pense que tout le monde – à tout âge – peut se poser la question de son implication par rapport à la société. Les jeunes le font évidemment parce qu’ils ont sûrement bénéficié de l’éducation au développement à l’école, voire ont déjà été sensibilisés par des ONG. Les experts attirent également de plus en plus l’attention sur la situation critique de la planète dans les médias, donc travailler pour une entreprise n’a aujourd’hui réellement de sens que si l’entreprise a du sens par rapport à la société. À mon avis, quasiment tous les jeunes de l’EDHEC se posent la question de ce qu’ils vont apporter à la société. Cette conscience est importante. Dans le secteur de la solidarité internationale, on répète qu’on a le droit d’être bénévole à tous les âges. C’est la diversité des profils qui est extraordinaire, dès le plus jeune âge ou quand on a acquis une vie de professionnalisation.

Comment la France se positionne-t-elle dans l’écosystème l’humanitaire ?

Quelques experts ont étudié le sujet de près en benchmarkant les ONG françaises et anglo-saxonnes. En France, les ONG ont un volume financier beaucoup plus faible qu’au Royaume-Uni ou aux États-Unis. Médecins Sans Frontières est la seule ONG française à sortir un peu du lot par son volume d’activité. Toutefois, la France a la spécificité du droit d’initiative, ce droit de créer une association, et donc une ONG. Le statut d’ONG n’existe pas, on passe par le statut des associations loi 1901 dans la plupart des cas. Cette spécificité française va permettre une véritable indépendance. L’expression « organisation non-gouvernementale » prend alors tout son sens parce qu’on peut créer un organisme pour une cause en quelques minutes et y mettre toute son énergie. Dans les pays anglo-saxons, le lien entre ONG et État est très différent. En Angleterre, il faut l’autorisation de la Charity Commission pour créer une ONG, dont le nom local est « charity ». Cette commission, gérée par le gouvernement, met un certain temps à statuer, par le biais d’avocats. Le droit d’initiative, en France, permet une vraie capacité à faire ce que de nombreux autres pays n’ont pas et nous envient.

« Impact et responsabilité », est-ce antinomique avec « profit et rentabilité » en France ?

Je pense qu’on est en train de changer de modèle en France. Au-delà des entreprises à impact social, il y a aussi les associations à impact économique. Les associations doivent assez vite trouver leur modèle économique et créer ce qu’on appelle des AGR (« activités génératrices de revenus »). Elles créent de la richesse en ramenant de l’argent grâce à leurs choix économiques. On a peut-être souvent dans notre monde français et francophone, séparé les associations d’un côté, le profit de l’autre. Pourquoi est-ce qu’on fait ça et à quoi ça sert ? On a le droit d’avoir un impact sur notre société quelle que soit la structure. Allons chercher le ROI avec un S (Retour sur Investissement Social). Au sein d’International Impact, il y a une société de consulting et deux ONG pour s’adapter à la demande et aux moyens. Ce qui importe réellement, ce sont les actions sur le terrain, l’impact final. Aujourd’hui, une personne ou une entreprise n’a pas forcément la possibilité de défiscaliser des actions humanitaires ou solidaires, à part passer par des structures non-profit. Les formes hybrides d’entreprises ou de structures ne sont que des outils pour mener à bien ces projets.

Le nouveau plan stratégique EDHEC 2020-2025 « Impact Future Generations » a pour cœur les enjeux sociétaux. Comment une école de commerce doit-elle aujourd’hui s’engager ?

Pendant mon tour du monde, j’ai croisé des personnes issues d’écoles de commerce, qui travaillaient bénévolement dans des associations humanitaires ou solidaires. Elles me disaient que leur école les sommait de changer de métier pour éviter de faire baisser leur image de marque dans les classements, notamment au regard des salaires à la sortie. Le plan stratégique de l’EDHEC va dans le sens de la société car en tant que citoyens du monde, on est là pour agir et le rendre meilleur, et peut-être même plus entreprenant encore. Le profit comme simple vocation d’une entreprise n’est plus d’actualité car une entreprise doit aussi avoir un impact social ! De plus en plus de modèles anglo-saxons alliant économie et vocation sociale se développent en France, vers une évolution positive de la société. Dans certaines écoles anglaises, dès la primaire, la « pertinence économique » fait partie des valeurs affichées. C’est démontrer dès la création d’un projet qu’il a une réalité économique, qu’il se tient par lui-même. C’est une voie intéressante à suivre.

Quelles étaient selon vous les valeurs de l’EDHEC au moment où vous y étudiiez ?

Je me souviens de la réflexion long terme, déjà très présente. Les enseignants nous disaient que nos grands-parents avaient connu une seule entreprise et un seul secteur d’activité toute leur vie, que nos parents avaient vécu un secteur d’activité et plusieurs entreprises, et que nous, futurs diplômés, allions vivre plusieurs entreprises et plusieurs secteurs d’activités. Je crois en la capacité à se remettre sans cesse en question, à vivre plusieurs vies en une seule. Avoir la chance de faire ses propres choix pour aller dans un secteur parce qu’on l’aime ou parce qu’il nous questionne. Aller dans un autre parce qu’on a envie de le découvrir. On n’a qu’une vie, donc allons-y, défrichons, découvrons ! Mais remettons-nous en question tout le temps, parce que l’immobilisme, c’est le début de la mort.

Odyssébus, votre nouveau voyage solidaire, est-il né d’une envie de vadrouiller à nouveau, ou de faire le point sur ce qui avait changé en 20 ans ?


  Le groupe International Impact est né d’un voyage et de rencontres, en allant voir des populations à l’étranger et des ONG sur le terrain. Odyssébus, c’est d’abord un projet de l’ONG International Impact pour aller concrètement vérifier l’impact que l’on a et le développer auprès des autres acteurs. Un autre élément est celui la mobilité, car l’Homme a tendance à chercher alternativement la stabilité et le voyage. Dans L’Odyssée, Ulysse est en recherche permanente, mais il rentre chez lui à la fin car il a besoin de stabilité. La vie est aussi ce mouvement d’aller voir ce qui se passe ailleurs dans ce monde, d’ouvrir les yeux dans ces années de repli sur soi et de questionnement sur la Covid. Cela va remettre en cause nos certitudes et donc nous amener à prendre de meilleures décisions, pour aider à accompagner des superbes projets en train d’éclore partout dans le monde.

Pensez-vous que notre société crée plus de certitudes que de questionnements ?

Je ne pense pas que la société crée tant de certitudes, mais le contexte sanitaire amène beaucoup de questions. Je travaille avec deux jeunes issus du King’s College et futures étudiantes de Sciences Po, qui se sont demandé comment la crise COVID pouvait être un levier extraordinaire de développement durable. N’est-ce pas le moment de remettre en question notre modèle ? Les grands freins qu’on a eus n’amènent-ils pas de nouvelles opportunités ? Il y a eu l’Âge de pierre et l’Âge de bronze ; certains évoquent maintenant The Age of Stupid (« l’Âge de la stupidité »). L’Homme sait qu’il va à sa perte, mais continue d’y aller. International Impact veut soutenir et incuber ce genre de projets, porteurs d’espoir.

Dans Odyssébus, il y a aussi cette idée de la transmission dans le fait que vous fassiez cette aventure en famille…

Ce projet a vocation à être un outil de ce qu’on appelle l’ECSI (« éducation à la citoyenneté et à la solidarité internationale »). Beaucoup de médias nous inondent de chiffres sur les morts de la COVID, des accidents, du terrorisme… Mais pourquoi ne montre-t-on pas plus toutes les initiatives merveilleuses avec lesquelles je suis en contact tous les jours ? Ce voyage est un moment de (télé)travail, où on mettra en avant ces belles initiatives dans les médias. Nous sommes en contact avec des chaînes de télévision nationales, prêtes à couvrir le projet Odyssébus. Lors de mon tout premier voyage entre 2001 et 2003, un de mes amis m’avait dit : « Tu vas voyager, mais tu ne seras pas seul. Des milliers de personnes vont voyager avec toi par procuration, par le biais de ce que tu vas vivre ». Là, mes 5 enfants de 6 à 15 ans vont partager leur manière de voir les choses et peut-être inspirer d’autres jeunes de leur âge aussi.  

Quel regard portez-vous sur vos années EDHEC ?

J’ai adoré mes années étudiantes et la diversité des choses qu’on a pu nous enseigner. On parlait stratégie, finance, communication, marketing ou histoire de l’art. Les ouvertures, proposées dans l’enseignement, de manière formelle ou informelle – par les associations étudiantes – amène une grande diversité dans la manière de voir les choses. Plus la vision est large, plus elle est haute. Je ne suis spécialiste ni de la levée de fonds, ni de la finance, ni du marketing, mais j’ai assimilé l’interconnexion de tout cela. Dans nos ONG, avec peu de moyens, on est souvent homme ou femme-orchestre, mais il nous arrive de faire appel à des spécialistes, notamment grâce au mécénat de compétence. Donc si vous avez des compétences que vous pensez pouvoir apporter aux associations, aux ONG françaises, faites-le vraiment parce que ça vous amène une sorte d’alignement entre vos propres valeurs et votre volonté de faire les choses. Cela met en joie de participer à un monde qui évolue. Le monde est ce que l’on en fait.

 

Pour en savoir plus :

  Votre entreprise veut devenir partenaire d’Odyssébus ?
Vous voulez faire un don pour le projet Odyssébus (défiscalisé à 75% dans la limite de 537€, 66% au-delà) ?
Votre association veut accueillir des Services Civiques ?

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LinkedIn de Jean-Christophe Crespel

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